Resonance : Vous ne détruirez pas le jeu vidéo

Dans une œuvre au cœur de la mythologie, il y a des créatures ou des lieux que l’on s’attend à croiser tels que des monstres, des divinités, des labyrinthes et, bien sûr, un minotaure. 

Mais visiblement, certains joueurs ont trouvé bien plus effrayant que n’importe quelle créature mythologique : deux femmes qui s’aiment et quelques personnages qui ne correspondent pas à l’image qu’ils semblent se faire d’un héros de jeu vidéo.

Depuis la récente sortie de Resonance: A Plague Tale Legacy, les accusations de « wokisme » n’ont ainsi pas tardé à apparaître. 

Une polémique familière, étouffante et arriérée, mais qui soulève une question finalement assez simple : pourquoi le fait de voir certains personnages exister suffit-il aujourd’hui à crier à l’« agenda woke » ?

Wokisme : Ce mot qui ne veut plus rien dire.

Je ne vais pas prendre trois paragraphes pour expliquer ce que signifie « woke », d’où vient le terme ou comment il aurait évolué au fil des années car ce n’est pas le sujet. Vous savez cela dit que c’est un sujet qui nous tient à cœur dans la rédaction.

Parce qu’à force de le voir utilisé à toutes les sauces dans le jeu vidéo, une chose est devenue assez évidente : « woke » est surtout devenu un mot-valise permettant de qualifier tout ce qui déplaît à une certaine partie du public, plus particulièrement un public masculin et hétérosexuel. 

Une femme dans un rôle principal ? Woke.
Un personnage noir ou d’une autre ethnie ? Woke.
Une relation entre deux personnes du même genre ? Woke.

  • De la bêtise
  • Utiliser l'IA ne rend pas intelligent
  • Vous reprendrez bien du racisme ? Moi non.

À l’inverse, un héros blanc, valide, cisgenre et hétérosexuel qui termine son aventure avec une femme ne semble évidemment jamais porter le moindre « agenda ». Lui, c’est juste un personnage qui n’a pas à justifier son existence.

À force d’être utilisé pour désigner tout et n’importe quoi, le terme semble avoir progressivement perdu toute véritable signification, car si tout est « woke », alors, finalement, plus rien ne l’est vraiment.

Et A Plague Tale est probablement l’un des exemples les plus absurdes pour illustrer cette polémique.

Dans Innocence et Requiem, Amicia était déjà une héroïne parfaitement capable de botter des culs.

Elle pouvait être fragile, traumatisée, terrifiée, connaître des moments de faiblesse et, quelques minutes plus tard, massacrer à elle seule des dizaines de soldats de l’Inquisition. Personne ne semblait particulièrement gêné par cette « femme forte ». 
Elle était simplement Amicia (malgré le fait que, comme par magie, son apparition dans Resonance désormais relève du wokisme).

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Puis arrive Sophia. Et soudain, le curseur change.

Enfin, « arrive » n’est peut-être pas le mot approprié car Sophia n’est pas une nouvelle venue dans l’univers d’A Plague Tale.
Les joueurs qui ont parcouru Requiem la connaissent déjà : elle y accompagnait Amicia durant plusieurs chapitres et faisait déjà partie intégrante de son aventure.

À l’époque, pourtant, aucune grande polémique ne semblait entourer son existence. Pas de croisade contre son prétendu « agenda », pas de vidéos expliquant que A Plague Tale aurait soudainement sombré dans le « wokisme ».

Alors, qu’est-ce qui a changé ?
Sophia n’est plus simplement un personnage qui accompagne l’héroïne.
Elle est devenue l’héroïne.
Et c’est peut-être précisément là que le problème commence pour certains, mais ce n’est pas tout.
Car derrière ce nouvel épisode se trouve également une équipe d’écriture différente, avec une femme au poste de lead writer. 
Et il serait presque tentant, à force de lire certaines réactions, de se demander si le simple fait qu’une femme puisse écrire une héroïne comme Sophia suffit désormais à rendre une œuvre « woke » aux yeux de certains.

Une femme écrit une femme. Et soudain, il y aurait forcément un agenda.

Parce qu’un homme peut écrire pendant des décennies des héros masculins, blancs et hétérosexuels, des histoires d’amour conventionnelles et des personnages correspondant aux normes les plus traditionnelles sans que personne n’y voie la moindre idéologie. Mais qu’une femme prenne la plume pour raconter l’histoire d’une femme qui ne correspond pas à ces mêmes fantasmes et le soupçon d’une idéologie apparaît immédiatement.

Le problème n’est donc peut-être pas seulement ce qui est écrit. Mais aussi peut-être de savoir qui tient la plume.

Car au fond, si une héroïne écrite par une femme devient suspecte d’être l’objet d’une quelconque propagande dès lors qu’elle est humaine plutôt que sexualisée, ce n’est plus une critique du jeu vidéo ni même du prétendu wokisme.

C’est simplement de la misogynie.

Parce que Sophia n’est pas Amicia. Parce qu’elle est une femme plus âgée et autrement plus forte, parce qu’elle est présentée comme proche de Leni (une relation dont le jeu laisse progressivement comprendre la nature sans avoir besoin de coller un panneau « LESBIENNES » au-dessus de leurs têtes) et parce que son aventure met également en scène des personnages noirs, comme Dédale.
Et c’est là que certains ont trouvé leur fameux « agenda ».

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Pourtant, regardons ce qui est réellement présent à l’écran.
Sophia est une contrebandière roumaine, une aventurière plongée dans une histoire de mythologie. 
Leni est une femme rousse avec laquelle elle entretient une relation particulièrement proche.
Dédale est un personnage issu de la mythologie grecque et représenté ici comme un homme noir.

Et concernant ce dernier, il faudrait peut-être rappeler une chose assez élémentaire : Dédale n’est pas un personnage historique dont Asobo aurait modifié l’apparence, il appartient à un récit mythologique. Il n’existe donc pas de portrait d’archive ni de photos qui attestent de la couleur de peau du personnage.

On parle quand même d’un univers dans lequel un homme construit un labyrinthe gigantesque pour y enfermer un Minotaure.

Mais visiblement, le détail qui dépasse l’entendement serait que ce personnage soit noir.

C’est précisément ce qui me fatigue dans cette utilisation permanente du mot « woke ». On ne cherche même plus à savoir ce qu’une œuvre raconte. On regarde qui sont ses personnages, on coche quelques cases et on décrète ensuite qu’il y a un agenda derrière.

Et Resonance : A Plague Tale Legacy n’est finalement qu’un exemple parmi des dizaines d’autres. Le jeu vidéo est devenu un terrain particulièrement fertile pour cette idée nauséabonde où chaque personnage qui ne correspond pas au modèle habituel devient immédiatement suspect d’être un objet de propagande.

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Et c’est peut-être ça, le plus révélateur : ce qui est présenté comme une critique du « wokisme » ressemble parfois beaucoup plus à une incapacité à accepter que le héros d’un jeu vidéo puisse simplement être autre chose qu’un homme blanc, valide et hétérosexuel.

On peut critiquer un personnage. On peut détester une histoire d’amour. On peut trouver une écriture maladroite ou une représentation ratée. Évidemment.

Mais « je n’aime pas ce personnage parce qu’il est noir », « je n’aime pas cette relation parce qu’elle est homosexuelle » ou « je n’aime pas jouer une femme » n’est pas une critique.

C’est simplement ne pas aimer ce que l’on voit.

Et il serait peut-être temps d’arrêter de donner à ce désaccord un nom qui lui donne artificiellement l’apparence d’un argument.

Le jeux vidéo vous survivra.

Alors oui, vous, infâmes incels puants, continuez à répudier les femmes et les personnes de couleur dans les jeux vidéo.

Continuez de réclamer votre petite hétéronormativité rassurante, à dénigrer les relations homosexuelles dès lors qu’elles ont l’audace d’exister, et à vous rêver en héros blanc hétérosexuel et musclé sauvant le monde avant de finir dans les bras de la demoiselle en détresse.

Continuez de tuer la créativité, les rêves, les idées et les créations de développeurs, de scénaristes et de toutes ces équipes talentueuses simplement parce qu’elles ne correspondent pas à votre vision étriquée du média.

Continuez, aucun problème. Mais ne venez pas ensuite prétendre défendre le jeu vidéo.

Vous verrez bien ce qu’il restera du jeu vidéo après votre passage.

C’est d’autant plus ironique de chasser les femmes dans ce média lorsque l’on sait que certains de vos premiers émois vidéoludiques se sont faits devant la poitrine démesurément triangulaire de Lara Croft et que vous citez son nom pour vous dédouaner de votre misogynie. 

Mais même elle, vous l’avez délaissée dès lors que des développeurs ont décidé de troquer sa plastique absurde pour en faire un personnage humain avec des émotions, des forces et aussi des faiblesses.

Si votre idée d’un bon personnage féminin s’effondre dès qu’on lui retire quelques centimètres de poitrine et qu’on lui ajoute des émotions, alors non, vous n’aimez pas les femmes dans le jeu vidéo. Vous aimez simplement jouer une paire de seins opulente sur un modèle 3D.

Mais continuez donc. Au bout du compte, c’est vous qui y perdrez le plus. Car vous pourrez toujours tenter d’enfermer le jeu vidéo dans vos fantasmes et vos nostalgies mais la créativité, elle, ne vous demandera jamais la permission pour s’épanouir.

Grand adepte des jeux indés en tout genre, toujours prêt à sauter sur un jeu d'enquête pour faire chauffer ses p'tits neurones.