GTA VI : symbole d’un jeu vidéo ultra-capitaliste
Je sais à quoi vous pensez en lisant ce titre. Et non, ce titre n’est pas mensonger ni même abusif. Je vais même aller encore plus loin que le titre : GTA VI enfonce le dernier clou du cercueil d’une industrie qui avait encore quelque chose d’humain. D’un jeu vidéo ayant une considération pour ceux qui le créent et ceux qui le vivent, nous passons lentement mais sûrement à un jeu vidéo ne devenant qu’un produit à consommer.
Et oui, ce n’est pas nouveau, je ne vous apprends rien en disant ça, mais GTA VI va beaucoup plus loin que tous ceux qui faisaient avancer le jeu vidéo dans ce sens-là. Il va même beaucoup trop loin. Mais pour mieux comprendre mon point de vue, il faut avoir en tête plusieurs choses, à commencer par le statut acquis par Rockstar et sa licence aux 5 étoiles.
GTA : un phénomène de société
Inutile de vous faire l’historique de la licence, ni même de vous expliquer en long et en large comment elle a marqué l’industrie. À la place, je vais juste rappeler quelques chiffres qui concernent uniquement GTA V et ce qui deviendra ensuite un standalone, GTA Online.
GTA V, c’est donc près de 230 millions d’exemplaires vendus aux dernières nouvelles, ce qui en fait le deuxième jeu le plus vendu de tous les temps (qui plus est devant Red Dead Redemption 2) sur PC, PS3, PS4, Xbox 360, Xbox One, PS5 et Xbox Series depuis 2013. C’est également plus d’1 million de dollars générés par jour entre 2025 et 2026 avec GTA Online et 5 milliards de dollars avec les cartes Sharks entre 2014 et 2024 d’après les leaks largement relayés.

Ces chiffres tout simplement délirants montrent bien une chose : la licence GTA est dans sa propre galaxie en matière de rétention et de revenus générés avec un simple jeu vidéo. Bien plus que Pokémon ou Mario pour ne citer qu’elles.
Une fois que ces chiffres sont posés, qu’en faisons-nous ? Ils nous servent tout simplement à mesurer la puissance de ce que Rockstar a entre les mains. Une licence aux chiffres à faire halluciner n’importe qui et qui ont propulsé GTA au panthéon de la pop culture.
Et Rockstar le sait. Évidemment. Et le studio piloté par Take-Two en tire parti de la façon la plus vicieuse qui soit. Outre l’atout gigantesque qu’est le fait de ne même pas avoir à communiquer de manière continue, la communication étant faite en grande partie par les joueurs eux-mêmes (il suffit d’un simple post pour que certains influenceurs, y compris des « journalistes », s’empressent de faire des éditions spéciales), Rockstar a ce dont tous les éditeurs et actionnaires rêvent : la confiance absolue de l’écrasante majorité des joueurs et un statut d’intouchable.

Et ça, ça n’a pas de prix, et ça permet surtout à Rockstar de n’avoir aucune forme de limites.
Un statut dont profitent bien Rockstar et Take-Two
Ce statut d’intouchable et de maître incontesté du blockbuster, Rockstar et Take-Two en ont bien conscience. Et bien qu’il mette sur les épaules des équipes une pression absolument monstrueuse (avec notamment du crunch d’après un employé anonyme de Rockstar India, chose plus ou moins « démentie » par Strauss Zelnick), il permet aussi à l’éditeur de faire tout et n’importe quoi sous prétexte que « c’est Rockstar, eux ils ont bien le droit ».
Et il est bien là le problème. D’abord, on a eu les rumeurs très persistantes sur le fameux prix de 90€ qui ont bien duré des mois avant de s’intensifier juste avant le début des précommandes. Mais ça, on en reparlera tant tout ce qui entoure ce débat est absurde. Le plus important maintenant, ce sont les faits et plus particulièrement tout ce que Rockstar a annoncé dans ce communiqué publié sur le site de Rockstar ce mercredi ainsi que ce qu’on a su dans les heures qui suivirent le lancement des précommandes.
Tout d’abord, on va parler de l’éléphant dans la pièce : l’absence de véritable édition physique puisque, comme vous le savez sûrement si vous êtes ici, GTA VI n’aura qu’un code dans la boîte comme spécifié sur le communiqué. GTA VI, le produit culturel le plus attendu de la dernière décennie, ne sera donc qu’en dématérialisé, soumis aux politiques des stores et des différents constructeurs et retirant donc le choix au consommateur, choix qui devrait être la priorité absolue. Avec cette édition « physique », GTA VI ne sera présent que pour faire joli dans les magasins.
Aucun CD, donc aucun marché de l’occasion. Chaque personne désirant jouer au jeu devra débourser le prix fort et passer par les canaux dépossédant les joueurs.
Mais ce n’est pas le pire (alors que c’est déjà suffisamment grave), d’autant plus à une époque où certains éditeurs réalisent l’écrasante majorité de leurs ventes en dématérialisé comme Capcom et ses 93% de ventes en dématérialisé et que, par conséquent, cela peut être un non-sujet pour la majorité des joueurs silencieux (oui je parle de vous, ceux qui passent pas leur temps à crier sur X là).
Dans l’échelle du gravissime, il y a ensuite l’abonnement d’un mois avec renouvellement automatique (bien sûr inscrit en tout petit) à GTA+, le service d’abonnement à 8€ par mois qui provoquera sans le vouloir de façon évidemment très fortuite et pas du tout voulue de la part de Rockstar comme vous vous en doutez de la part d’une entreprise américaine détenue par Take-Two, voyons (suivez mon regard).
Et enfin, pour enfoncer le clou du gravissime, il y a la politique tarifaire de ce GTA VI.
GTA VI est donc, en plus d’être vendu uniquement en dématérialisé, vendu dans deux éditions. Une édition standard à 80€ et une édition ultime à 100€. Jusque là, rien de particulièrement préoccupant, les « éditions ultime ultra deluxe » étant devenues un standard de l’industrie. Le problème ici, c’est le contenu de ces deux éditions :

Comme vous pouvez le constater, la liste des bonus inclus dans cette édition ultime est longue comme le bras. Mais c’est dans les détails que tout ça devient aussi intéressant qu’inquiétant. En effet, outre les multiples cosmétiques habituels, cette édition ultimate sera la seule à inclure certaines boutiques et certains garages pour customiser Jason et Lucia, protagonistes du jeu. Pour être ainsi beaucoup plus clair : la véritable aventure complète « GTA VI » attendue par au bas mot des dizaines de millions de personnes ne sera disponible qu’en déboursant 100€ en dématérialisé. GTA VI coûte 100€, pas 80.
Et comme attendu par Rockstar, les joueurs n’ont fait que les applaudir, marquant un peu plus leur soumission à une industrie exploitant tout ce qui peut l’être, en bonne industrie ultra-capitaliste qui se respecte (qui plus est sur GTA, si ce n’est pas le comble, je ne vois pas ce que c’est).
Une réaction des joueurs attestant leur soumission
Les joueurs dans tout ça, parlons-en. Ceux qui sont censés monter au front quand l’industrie dérape se révèlent finalement être ceux qui applaudissent ce traitement de la part de Rockstar et qui en demandent même encore plus. Parce que vous voyez, « c’est Rockstar, eux ils ont bien le droit« .

Et l’existence de ce passe-droit assez ahurissant se voyait déjà avec ce fameux débat du prix de GTA VI qui a duré des années. Et là on a eu droit à un bal d’arguments démontrant l’absence de conscience de la part d’une bonne partie du public. Tous ces arguments sont des arguments que j’ai personnellement pu passer voir sous ce tweet et sous celui-ci :
- « C’est Rockstar, on sait que leur jeu sera excellent. » On n’a pas vu une seule minute de gameplay, à croire que personne n’a retenu la leçon Cyberpunk.
- « Ils ont investi des milliards dans leur jeu, ils le méritent bien. » Vous payez votre place de cinéma plus cher en fonction du film vous ?
- « C’est la loi du marché. » Assez terrible d’être libéral à ce point, d’autant plus que le précédent aurait été terrible (et ne me parlez pas de Mario Kart World, les cas sont nettement différents).
- « Le jeu durera des centaines d’heures, c’est rentable. » Votre rapport consumériste au jeu vidéo a le don de me dépasser et de m’exaspérer.
Et tous ces arguments sont basés sur une seule chose : des promesses. Rockstar n’a rien eu à montrer de particulièrement tangible. Des promesses basées sur GTA V et sur les propres attentes des joueurs ont suffi à légitimer tout et n’importe quoi. Et la réalité est finalement encore pire que les 90€ comme je vous l’ai expliqué plus tôt.

Acheter GTA VI à l’heure où j’écris ces lignes, c’est faire un pari, c’est de l’investissement sur des promesses. Investissement promu par des influenceurs et même des journalistes pour qui le prix d’un jeu vidéo n’a tellement aucun impact qu’ils en deviennent déconnectés de la réalité de la plèbe, celle qui achète.
Ainsi, le jeu vidéo a passé un nouveau cap. Celui où des promesses suffisent. Celui où les joueurs acceptent tout et n’importe quoi de la part d’entreprises qui ne cachent même pas leur volonté de les exploiter purement et simplement « parce que c’est eux ». Et le précédent qui a lieu est tout aussi terrible que le manque de respect auquel nous sommes tous confrontés. Aussi bien pour les boutiques spécialisées, que pour les développeurs confrontés à un nombre hallucinant de licenciements, que pour les joueurs, GTA VI enfonce un dernier clou dans le cercueil d’une industrie qui restait humaine et attachée à la culture.
Et oui, cet article est clairement militant, mais que voulez-vous, c’est notre ligne éditoriale !
GTA 6. 2026. 100€ et en démat.
Un retour sur ce que vous venez de lire ? Faites vous plaisir !